“Je t’aimerai toujours”. L’amour éternel au regard de l’expérience humaine et de la Bible

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« Je t’aimerai toujours »… une phrase que l’on connaît, qu’un homme dit à une femme ou une femme à un homme (au moins dans les films), que les parents disent à leurs enfants, que les amis se disent entre eux. On entend donc cette phrase dans tous les contextes où il est possible de s’aimer.

Si on devait donner une définition de l’amour sans entrer dans des débats philosophiques, on dirait simplement que c’est un sentiment d’attachement, d’affection envers une personne qui nous pousse à rechercher une proximité avec elle.

L’amour, c’est cette passion qui porte l’homme hors de lui-même, lui crée un but, un objet supérieur à sa vie propre, qui le fait exister non plus pour lui-même seulement mais aussi pour autrui.

Nous allons donc chercher à comprendre la notion d’amour en nous concentrant surtout sur “l’amour amoureux”, celui du couple. Cet amour est particulier pour deux raisons :

  • contrairement à l’amour filial, il résulte d’un choix : on choisit (la plupart du temps) l’être aimé ;

  • contrairement à l’amitié, il est exclusif.

Cet amour du couple n’est pas nécessairement l’amour « par excellence ». D’une part parce qu’il ne faut pas sous-estimer l’amitié et d’autre part parce qu’il paraît qu’on ne sait pas ce qu’est aimer avant d’avoir eu des enfants.

L’amour-passion n’est pas l’amour par excellence mais il est sans doute le plus symptomatique de notre époque, où l’on estime que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue si on n’a pas connu cet amour-là. Giddens, sociologue britannique, affirme que « l’amour est une caractéristique de la modernité en Europe »i. On est dans une société, dans une époque où l’amour est LE concept central de toute la vie.

Par définition, l’amour se veut éternel, du moins l’espère-t-on. On entend souvent que l’amour véritable dure et on veut un amour qui dure.

Pourquoi ? Parce qu’il est la source de notre motivation. C’est l’amour qui donne un sens à nos vies. Luc Ferry dit que c’est le nouveau sacréii, dans le sens où c’est ce qui enchante nos vies et c’est ce pour quoi on est prêt à se sacrifier.

Hegeliii déclare que l’amour est un moteur de restauration : on pardonne les êtres aimés, on se réconcilie avec eux, on cherche à se dépasser pour eux, on prend des risques, on se remet en question pour ne pas les perdre.

Mais est-ce qu’un amour qui dure toujours est possible ?

D’après l’INSEE, 60% des mariages se terminent par un divorce et il est assez évident que, s’il n’y avait pas les enfants, ce chiffre s’élèverait encore. Ne nous trompons pas, ce n’est pas le mariage qui est en cause : les chiffres sont plus importants encore pour le concubinage, où les séparations sont plus nombreuses et plus rapidesiv.

Les sociologues ont bien montré que c’est l’amour-passion qui est à l’origine de ces divorces car, par définition, cet amour est fragile et instable. C’est triste parce que justement, on aimerait que ça dure.

Eudes Semeriat, « expert psycho » sur le site Auféminin.com déclare : « Lamour éternel, ça existe, mais ça ne dure pas longtemps, c’est mon point de vue ! »v Il estime qu’au bout d’un moment, l’amour-passion du couple se transforme en affection-tendresse et que fatalement, les gens vont avoir envie de tomber de nouveau amoureux et vont donc chercher ailleurs.

Comme a dit Frederic Beigbeder : l’amour dure trois ansvi

Mais l’amour dure-t-il fatalement 3 ans ?

Devons-nous accepter ce constat et nous satisfaire d’une vie où nous devrons changer constamment de partenaire pour pouvoir toujours connaître l’amour ?

Les philosophes ont réfléchi à la question et André Comte-Sponvillevii propose une solution : cela peut durer, mais pour ce faire, il faut passer de l’amour-passion à l’amour-action, l’amour choisi ! Il faut prendre son destin en main et décider d’aimer les personnes alors même qu’on n’a pas des papillons dans le ventre à chaque fois qu’on les regarde. Il faut choisir, librement, d’aimer.

Denis de Rougemontviii pense que l’amour se distingue justement de la passion par la liberté qu’il contient. La passion est subie par l’individu, ce qui n’est pas le cas de l’amour. Pour lui, on peut donc opposer l’amour et la passion : dans la passion, nous sommes passifs, esclaves, alors que dans l’amour, nous sommes actifs, libres.

Sans opposer aussi radicalement ces deux notions, on peut dire que, pour que l’amour dure, il doit s’engager, il doit promettre.

Seules les promesses (non pas superficielles mais réelles) d’amour entre des personnes (amis, couple, parents-enfants) peuvent nous « installer » dans l’amour. Cela ne règle pas tout, mais engage à la fois nos émotions et notre volonté, laquelle est plus stable.

Cela peut paraître incroyable – dans une société où les gens sont en couple sans même se dire « je t’aime » – d’affirmer que le « sérieux » d’un couple réside dans un « je t’aime et je t’aimerai aussi les jours suivants, les mois suivants, les années suivantes ».

C’est incroyable parce que cette question se pose : qui peut tenir cette promesse ?

En fait, l’amour ne dure pas car personne n’est infaillible. Au-delà des autres qui ne sont pas à la hauteur de nos attentes, qui peuvent faire preuve d’une superbe indifférence ou nous blesser, nous voyons que nous-mêmes, naturellement, nous voulons avant tout notre confort, avant même celui de l’être aimé.

En fait, faire passer l’autre avant soi, même si on l’aime, n’est absolument pas naturel et cela demande un effort permanent sur soi. Cet effort n’est pas impossible mais connaît nécessairement ses échecs et requiert une énergie considérable.

Il nous est impossible de tenir en permanence la barre en direction de l’amour, même si on le choisit.

Ce n’est pas possible car nous sommes des êtres imparfaits et nous aboutissons toujours à une déception et un manque affectif.

Nietzsche disait que « qui promet à l’autre de l’aimer toujours ou de lui être toujours fidèle promet quelque chose qui n’est pas en son pouvoir. »ix

Pour que cela marche, il faudrait un partenaire parfait : qui nous émerveille toujours, qui n’échoue jamais, qui nous pardonne systématiquement, qui nous aime avec une intensité immuable. Alors l’amour pourrait durer.

C’est ici que la Bible propose une vision pertinente en parlant de l’amour de Dieu qui, lui, est parfait.

Dieu est amour. Mais comment les chrétiens le savent-ils ?

Dans la Bible, on lit : « Mes chers amis, aimons-nous les uns les autres car l’amour vient de Dieu. Celui qui aime est né de Dieu et il connaît Dieu. Celui qui n’aime pas n’a pas connu Dieu, car Dieu est amour. Voici comment Dieu a démontré qu’il nous aime : il a envoyé son Fils unique dans le monde pour que, par lui, nous ayons la vie »x.

C’est par son Fils, Dieu lui-même devenu homme, que Dieu nous montre son amour. En lisant la Bible nous voyons à quoi ressemble l’amour du Christ, Jésus :

– C’est un amour inconditionnel (contrairement au nôtre qui dépend de la beauté de l’autre, du fait qu’on se sente bien avec lui, qu’il nous aime…). Il ressemble à l’amour de parents pour leurs enfants – encore que, malheureusement, l’amour filial est trop souvent empreint de conditionnalité : « je suis fier de toi, je t’aime, si tu fais ces études-là, si tu as ces croyances-là, si tu es à la hauteur de mes attentes etc. »

Le vrai amour inconditionnel, celui de Dieu, est un amour qui ne recherche pas un bénéfice pour soi.

C’est un amour sacrificiel, un amour qui va jusqu’à se sacrifier pour des gens qui ne le rendent pas (le récit de la vie de Jésus nous montre que ses disciples l’abandonnent et que même le plus fidèle d’entre eux va jusqu’à le renier !). Jésus est capable d’aimer des gens qui ne l’aiment pas.

Mais son sacrifice ne prend son sens que dans la perspective d’un danger de mort dont il nous sauve. Dans ce cas, en quoi Jésus s’est-il sacrifié pour nous ?

La suite du passage biblique cité précédemment nous dit : « Voici en quoi consiste l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu mais c’est lui qui nous a aimés : aussi a-t-il envoyé son Fils pour apaiser la colère de Dieu contre nous en s’offrant pour nos péchés. »xi

On a ici un Dieu qui est en colère et aime, et ce, de manière simultanée : il est en colère parce que nous péchons (terme technique pour dire que nous ignorons Dieu et vivons notre vie en pensant que nous sommes le centre du monde alors que le centre du monde, c’est lui).

Il est en colère parce que nous le laissons de côté et cela mérite une punition. Et en même temps, il nous aime et il veut nous épargner sa colère.

C’est alors que le sacrifice intervient : Jésus prend la punition à notre place et nous permet ainsi une vie réconciliée avec le Créateur, et donc avec nous-mêmes et le reste du mondexii.

Cela étant dit, qu’est-ce que cela change pour les amours entre les êtres humains ?

Tout, grâce au fait que Dieu s’est fait homme en Jésus !

D’abord parce que Jésus est le premier qui fait le lien entre aimer Dieu et aimer les autres. Dieu aime mon prochain car c’est un être humain et qu’il est créé en image de Dieu (les amis de mes amis sont mes amis).

Mais aussi car Jésus donne un exemple pur, entier de ce qu’est aimer (de façon inconditionnelle et sacrificielle).

Et enfin, surtout, car il nous donne la possibilité de, nous aussi, aimer à notre tour de cette manière. Pas seulement par imitation (les modèles sont utiles mais insuffisants) mais en nous donnant les moyens d’aimer.

Le désir d’aimer, le rêve d’aimer, nous l’avons… mais la force d’aimer, l’énergie de faire passer l’autre avant soi nous manque. C’est Dieu qui nous la donne dans la relation que nous avons avec lui. En recevant un amour parfait, nous avons plus de ressources pour aimer l’autre. Et Dieu lui-même vient habiter en nous par le Saint Esprit pour nous apprendre à aimer.

Alors, comment être heureux en amour ? En ne faisant pas peser sur l’autre notre volonté d’être aimé tout le temps parfaitement et pour toujours. Il n’en est simplement pas capable.

Mais, fondés dans l’amour que vous recevez de Dieu, apprenez à pardonner comme Dieu vous pardonnexiii, à accepter comme Dieu vous accepte, à aimer les personnes imparfaites comme Dieu vous aime.

Conclusion :

Luc Ferry, dans La révolution de l’amour, utilise un procédé littéraire pour terminer son livre : il raconte l’épopée de Gilgamesh et sa recherche métaphysique suite à la mort de l’être aimé. Il lui fait rencontrer différents penseurs et philosophes de l’histoire en suivant l’ordre chronologique : Hésiode, les stoïciens, Epicure, Bouddha, Kant dans le cadre de l’humanisme classique puis Schopenhauer. Il revient finalement au Ier siècle où il confronte Gilgamesh à la pensée chrétienne.

A chaque étape, Luc Ferry en profite pour présenter la pensée de chaque homme mais systématiquement, pour une raison ou pour une autre, le raisonnement ne satisfait pas Gilgamesh (donc ne satisfait pas Ferry). Cela ne répond pas à son aspiration profonde.

Sauf lors de sa rencontre avec Jésus, qui lui donne une réponse cohérente et heureuse à toutes ses questions, qui donne une solution à son problème.

« Mais, se dit Gilgamesh … c’est trop beau pour être vrai ». Alors il rejette, tout simplement.

Cela le touche, cela le convainc mais il refuse de croire parce que c’est trop beau pour être vrai. Cette réaction soulève ces questions : la vérité est-elle forcément dure ? Un Dieu en colère, est-ce si agréable ? Est-ce que c’est vrai ?

A vous de vous poser ces questions. Et pour ce faire, rien de mieux que de se confronter au propos lui-même en lisant la Bible !

Marion Poujol,

Pour questionsuivante.fr

(Cet article est basé sur le texte de la conférence du même nom).

iGIDDENS A., Modernity and self-identity, Stanford University Press, 1991 cité par Jack Goody dans l’article « Capitalisme et modernité » in Le dictionnaire des Sciences humaines, PUF, 2006, p.118.

iiNotamment dans FERRY, L., L’Homme-Dieu ou le sens de la vie, B. Grasset, 1996,

iiiCité par Jean-Marc FERRY, dans l’article « Ethique reconstructive » in Le Dictionnaire des sciences humaines, PUF, 2006 p.405.

ivEdwige ANTIER, pédiatre, Il est où mon papa ? : L’enfant, le couple et la séparation, Robert Laffont (16 mai 2012).

viTitre du livre paru en 1997 chez Grasset et Fasquelle.

viiAndré COMTE-SPONVILLE « le sexe ni la mort » Albin Michel, 2012. Voir aussi son interview :http://www.terrafemina.com/culture/livres/articles/13072-andre-comte-sponville-l-lhomme-est-un-animal-erotique-r.html.

viiiL’amour et l’Occident.

ixHumain, trop humain, art. 58.

x1 Jean chapitre 4 versets 7 à 9.

xi1 Jean chapitre 4 verset 10.

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